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TANT QU’IL Y AURA DES LANGUES


de : Marc Alpozzo
dimanche 9 octobre 2005 - 15h12 - Signaler aux modérateurs
4 commentaires
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de Marc Alpozzo

C’est Erik Orsenna qui aurait dit, parait-il, cette superbe phrase : "La diversité est cadeau du monde". Soit ! Saluons-le pour cette prouesse. Il n’en fait pas tant tous les jours. La diversité, qu’elle soit communautaire ou identitaire, j’y réfléchis souvent. Particulièrement en écoutant les divers langues qu’utilisent les gens, que ce soit dans la rue, au café, ou dans la cours du lycée.

J’ai donc rouvert quelques livres sur la fracture linguistique qui sépare jeunes et adultes. Le fameux clash générationnel que je sens se résorber quand même de plus en plus, si on excepte quelques profs aigris et ronchons qui ne sauront jamais d’adapter à leur époque.

Premier point : il semble évident d’abord que les élèves en collèges et lycées parlent et écrivent dans une langue qui défie toutes les règles grammaticales françaises, en mêlant anglais, argot, verlan, à un point tel qu’il est parfois très difficile de les comprendre. Suffit juste d’ouvrir quelques copies de terminales. Pour autant, je me suis demandé si la langue française courait vraiment un réel danger.

D’abord, je constate effaré que l’on dit par-ci par-là des choses telles : « « Ils ne parlent pas français » (...) on ne sait plus parler français dans les banlieues » ». Parfait ! Parfait ! Encore de la caricature à la petite semaine ! Cela dit, cet épigraphe à l’introduction de l’ouvrage de Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! souligne bien le malaise qui s’installe à l’école et dans la société française. C’est évident ! Les jeunes parlent de plus en plus une « sous-langue », une « langue appauvrie » que l’auteur appelle « un ensemble de maux du dire ».

Cette langue est une inter-langue qui, d’une certaine manière s’oppose à l’argot qui a plus une vocation nationale voire internationale . Cette langue là, composée d’une multitude de langues telles l’arabe maghrébin, le berbère, la langue de type tsigane etc. reflète à la fois la mosaïque linguistique de la cité, et demeure un seul outil de communication pour des gens qui se pensent au ban de la société, et donc en marge de la langue française. Le déphasage, l’exclusion, l’échec scolaire sont autant de situations issues de la fracture sociale qui poussent des jeunes à s’approprier le français qui est le code dominant, le moule, pour y introduire un ensemble de mots trouvés dans les autres langues, créant ainsi là une forme identitaire qui devient vite l’expression des maux vécus. En s’appropriant la langue, les jeunes des banlieues espèrent ainsi se fédérer et échapper à la tutelle .

Mais la langue française n’est pas seulement défigurée par les jeunes des banlieues. On trouve à tous les niveaux de la société française, le nouveau parler des adolescents qui veulent se distinguer de leurs parents et de leurs aînés que l’on pourrait qualifier de « parler branchés » . Les jeunes s’identifient dans un mode d’expression qui leur serait propre, explique Ali Ibrahma, cité par Jean-Pierre Goudailler dans son ouvrage Comment tu tchatches ! Reste que parler arabe rapproche les jeunes issus de l’immigration, que les mots rebeus, créoles, africains, portugais, ritals, yougoslaves, blacks gaulois, chinois, arabes rapprochent les vécus, leur permet de se moquer de quelqu’un dans le métro sans se faire surprendre

Le parler branché, comme le langage des cités, se fait par le bas. Et figurez-vous que la langue des cités est très prisée chez tous les adolescents, y compris chez les jeunes venus du XVIème. Par ce langage des cités qu’ils s’approprient, ils se donnent une identité en marge, proche des « racailles ». Je suis d’ailleurs assez d’accord quand l’auteur dit que les parlers branchés sortent du cadre géographique des naissances, tirent ses vocables ou ses expressions de divers niveaux de langues. On peut dire « airbags » pour les seins, « casquettes » pour les contrôleurs, « zic » pour la musique. Qui plus est, le verlan, un procédé linguistique adapté à la déstructuration des formes linguistiques est très à la mode .

Un autre phénomène fait concurrence à la langue française : l’europanto dont l’origine reste un mystère. Formée de diverses langues de l’union européenne, cette langue est spontanée, anarchique, vernaculaire et très éphémère. Une langue sauvage et sans règle, si ce n’est une fondamentale : s’exprimer et se comprendre .

Face à cette déferlante, en 1993, l’inénarrable Jacques Toubon alors ministre de la Culture et de la Francophonie fit voter une loi curieuse pour protéger la langue française de l’intrusion d’autres langues, notamment de la langue anglaise et d’un trop grand nombre d’anglicismes. Pour Jacques Toubon, le projet était simple : augmenter les positions du français dans le monde. Il voyait cette loi d’ailleurs comme un « combat » . Parce que les français se sont laissés aller à détruire la langue française, (vous noterez l’incompréhension notoire de ce type de technocrates qui n’a sûrement plus mis les pieds dans la rue depuis 1968 !) il s’agissait de recourir à une loi qui se vit d’ailleurs renforcée en 1997 par une circulaire précisant qu’il importe de veiller à ce que tous modes d’emploi d’équipements comme les ordinateurs, les télécopieurs, ou les photocopieurs soient mis à la disposition des agents publics en langue française.

Défendre une langue est juste, tel que le dit Pierre dans l’ouvrage de Claude Hagège, Le français, histoire d’un combat, reste qu’elle ne doit pas se replier sur elle-même, sans quoi elle finirait par mourir . Est-ce la raison pour laquelle, un texte adressé aux rectrices et recteurs d’académie fixe la mise en place d’un enseignement bilingue par immersion en langues régionales ? Ce n’est donc pas un combat contre les langues régionales que menaient Toubon, favorable par ailleurs au multilinguisme, mais un geste de refus à l’intention de cette langue de communication internationale qui est l’anglais et qui, par son étendue alarmante, finira par réduire les autres langues à des usages locaux quand elle ne les aura pas fait disparaître .

Réagir contre la langue anglaise ne veut donc pas dire sacrifier les langues régionales , encore moins selon le ministre se dispenser d’un monde multilingue qui représente bien l’avenir de progrès . Ca ne veut non plus dire lutter contre les différences lorsque la langue reste l’élément principal qui constitue la diversité . Car, selon Jacques Toubon, ce combat francophone qu’il entend mener, est finalement un combat pour l’ouverture et la diversité .

Cette diversité n’est pas à confondre avec le verlan ou le langage des cités qui demeurent un argot sociologique dont on ne sait encore si le français s’en trouvera enrichi. Il faut plus l’analyser comme « un pluralisme linguistique européen », une sorte de compréhension multilingue qui tendra à permettre à bon nombre d’européens de se comprendre tout en préservant leur langue. Les 10 et 11 mars 1997 se déroula un séminaire à Bruxelles afin de mieux cerner les raisons de se battre pour un projet multilingue. Selon les actes de ce séminaire, ce projet aurait pour ambition de proposer une autre vision de l’apprentissage des langues qui prendrait en compte l’Europe en marche.

Mais le vrai enjeu dans ce débat sur la préservation de la langue française, et surtout celui de la sauvegarde des langues et cultures régionales ce qu’entend défendre le maire de Quimper dans un rapport du 1er juillet 1998 au premier ministre de l’époque Lionel Jospin. Pour Bernard Poignant, le développement du français s’est fait au détriment d’autres langues, et il s’agit de se rendre à l’évidence que la culture française ne saurait être que la langue française. Pour l’heure donc, comme la République n’en serait pas menacée, il s’agit de faire le choix du régionalisme républicain car, le maire de quimper le dit clairement, le 21e siècle sera celui des revendications identitaires. Ces revendications identitaires sont à la fois constituées du langage des banlieues et des langues régionales.

Dans son Catalogue des idées reçues sur la langue , Marina Yaguello propose une définition du mot « langue » qui permettent de mieux clarifier le débat : la langue est ce que l’on peut nommer un code écrit et structuré par une grammaire possédant un statut national et officiel ce qui lui permet d’être identifiable par tous. Pour le linguiste, la langue est un ensemble de dialectes qui n’empêchent cependant pas l’intercompréhension entre les locuteurs respectifs. Cette définition vient donc appuyer la question posée par Umberto Eco : « a-t-on besoin d’une langue « parfaite » pour se comprendre ? » N’a-t-on pas en effet la possibilité de défendre la conciliation entre langue véhiculaire unique et défense des traditions linguistiques ? On s’aperçoit alors que le nombrilisme culturel auquel on se livre d’une part nuie à l’apprentissage d’autres langues que la langue française et ainsi crée un complexe hexagonal rendant les enfants muets en anglais .

Combattre la langue anglaise par des lois coercitives en rajouterait semble-t-il à un échec dans les langues qui, selon l’angliciste Henri Adamczewski, est programmé avant l’entrée en sixième. Sommes-nous réellement des vieillards à onze ans, lorsque l’oreille façonnée par la langue maternelle est alors incapable de prononcer les r en anglais ou de rouler les r en russe ? Dans le même dossier du Nouvel observateur, la journaliste Anne Fohr est moins pessimiste, et dit qu’on peut probablement ne jamais devenir bilingue passé un âge, seulement on ignore lequel . Il s’agirait donc plutôt de faire vivre la multiplicité dans l’unique .

Car les langues, tel que nous le dit Henriette Walter, sont des éponges. Il faut donc faire vivre les langues. Les langues pourraient être contaminées que cela serait sans importance tant une langue sait résister et survivre aux « invasions périodiques » . Et endiguer les craintes de l’intrusion du français par d’autres langues, c’est également favoriser les langues régionales, d’où la Charte européenne sur les langues régionales qui est certes encore loin de faire l’unanimité même sir elle est dite intelligente et méritoire. Et cette volonté de sauvegarder les langues régionales semble se heurter à la loi Toubon qui cherchant à sauvegarder la langue nationale met en péril les langues régionales qui ne sont nullement associées à cette sauvegarde du français. Il s’agit donc de faire vivre les langues de France en se disant qu’elles ne sont pas des « culs-de-sac », mais qu’elles sont plutôt liées à des langues voisines voire même prestigieuses.

Pour le reste, je continue à utiliser des anglicismes sans complexe, et ce n’est pas une loi qui m’en empêchera...



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Commentaires de l'article
> TANT QU’IL Y AURA DES LANGUES
9 octobre 2005 - 15h32

Je m’efforce de ne jamais employer aucun anglicisme, et ce n’est pas pour être en accord avec une loi, mais pour échapper à la pensée dominante anglo-saxonne, qui impose ses idées par ses mots.
Le monde de l’entreprise est rempli d’anglisismes, le monde de l’éducation s’en remplit. Les mots forment les concepts. Et les monde anglo-saxon ne s’y trompe pas : "imposer" de gré ou de force ses mots, c’est à coup sur, rendre victorieux ses concepts .

C’est au Québec qu’on m’a appris que penser dans sa langue, c’est se penser soi-même, alors que penser dans la langue de l’envahisseur, c’est déjà courber l’échine.

Alain



> TANT QU’IL Y AURA DES LANGUES
9 octobre 2005 - 19h18 - Posté par

Et courber l’échine devant sa langue, ça s’appelle comment Alain ?

Un concept.

Mata a ri


> TANT QU’IL Y AURA DES LANGUES
10 octobre 2005 - 16h10 - Posté par

"courber l’échine devant sa langue"

On courbe l’échine devant un pouvoir oppresseur. Considérer que sa langue en est un ne relève-t-il pas de la psychothérapie ou de la psychanalyse ?


> TANT QU’IL Y AURA DES LANGUES
10 octobre 2005 - 16h07

a-t-on besoin d’une langue « parfaite » pour se comprendre ?
Non, on peut aussi grogner quand on est insatisfait (c’est le terme que choisissent les médias de marché quand ils prétendent décrire la colère des travailleurs) ou baver quand on désire quelque chose.
On peut aussi dire "zic" ou "casquette" pour musique et contrôleur.
Mais on peut aussi réfléchir : grâce aux "réformes" éducatives les élèves qui lisent de moins en moins ont perdu deux années d’enseignement de français sur une scolarité...Opération neutre ?






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