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Michel Houellebecq, précis de décomposition
de : Marc Alpozzo
dimanche 1er février 2015 - 13h42 - Signaler aux modérateurs
4 commentaires

« Le monde est de taille moyenne », Michel Houellebecq, Lanzarote.

Le dernier roman Soumission de Michel Houellebecq est un récit crépusculaire et halluciné, le plus sombre de sa carrière, une sorte de roman catastrophe sur fond de suicide européen, et de guerre des mondes.

Un monde désenchanté

Le monde de Houellebecq est habité du désespoir. C’est un monde de taille moyenne, où « la tristesse est grande », « irrémédiable », à tel point qu’elle « (finira) par recouvrir tout » . Les femmes y sont des objets de désir jusqu’à l’âge de 40 ans environ, puis c’est le déclin, condamnées à devenir plutôt des « oiseaux mazoutés » que de vieilles dames élégantes et raffinées. Leur avenir est sombre, d’une jeunesse flambante elles glissent irrésistiblement vers l’âge de la destruction, du démantèlement du corps ; il leur reste probablement quelques années à camper des rôles de cougars, puis c’est « la solitude définitive » . Le monde de Houellebecq est un monde de torpeur, de vide et d’insatisfaction. Les hommes y sont pour la plus grande partie médiocres, las, éreintés, déçus. Le monde de Houellebecq est un monde fatigué. C’est un monde froid, un monde de l’affaissement des hommes, un monde déserté de toute grandeur, un monde de désolation, et de désenchantement. Un monde où y règne le chaos . François, le narrateur, est un professeur d’université quarantenaire, spécialiste de Huysmans, contemplant placidement la vie défiler devant ses yeux. Sa foi en l’existence est profondément altérée par une vision acerbe de nos sociétés occidentales et socio-démocrates, un regard désabusé par ses contemporains, « hypnotisés par le désir d’argent, ou peut-être de consommation chez les plus primitifs » sans compter ceux qui souffrent d’addictions. Il n’y a donc aucune place à la joie dans le monde de Houellebecq. Ses personnages sont des êtres dénués de tout espoir de bonheur, car dans ce monde-là le bonheur n’existe pas.

À longueur de pages, on observe le narrateur vivre dans une France qui se réforme sur fond de crise politique sans jamais exprimer la moindre émotion. Sans plaisir non plus. C’est un homme froid, misanthrope, légèrement suicidaire, qui jette sur le monde un regard de glace, qui se partage entre des maîtresses qui lui sont d’un grand secours sexuel, et auprès desquelles il trouve parfois un peu de chaleur, même si sur le plan sentimental il reste sans grand enthousiasme pour le couple, craignant que vivre avec une femme conduise « à très brève échéance, à la disparition de tout désir sexuel » . C’est un homme qui cherche l’amour mais sans trop de conviction. Un homme absent du monde.

Le monde de Houellebecq est un monde de lutte permanente ; les êtres humains y sont tantôt des objets tantôt des fantômes ; c’est un monde déshumanisé et vide ; un monde à l’horizontal, déserté de toute transcendance, plongé dans la solitude quotidienne. Ce monde, dit encore Houellebecq, c’est le nôtre.

Corps abimés

Les corps sont secs. Abîmés. Le narrateur a passé la quarantaine et, son corps se dérègle peu à peu. Tout est implacable dans le monde de Houellebecq, et surtout les lois de la génétique. Les corps sont étrangers. Irrésistiblement calqués sur l’individualisme contemporain, ils évoluent dans l’espace social, indépendamment des autres, soumis aux dictats sociaux, aux contraintes de la performance, et la jeunesse à tous prix. Dans le monde de Houellebecq le vieillissement est une tare, une maladie incurable, et lorsque toutes les fonctions complexes périclitent que reste-t-il d’un homme ? Le narrateur reconnaît bien qu’il a atteint la force de l’âge, mais cette force est en réalité une faiblesse, notamment parce qu’il est « incapable de vivre pour (lui)-même » , que l’humanité le « dégoûte », qu’il déteste ses semblables. Il leur trouve un peu trop de ressemblances avec lui, et cette ressemblance l’effraie, pris au piège d’une incapacité en fait à communiquer. Cette aversion pour le monde et l’humanité est assez récurrente chez les personnages houellebecquiens. Poussés au bout de leur misanthropie, qui les fige dans leur relation aux autres, ils souffrent d’une déficience de la parole. En réalité, François ne déteste pas ses semblables, il souffre surtout d’une haine de soi, d’une aversion pour ce qu’il représente, qu’il plaque sur ses alter-ego ; il ne parvient, ou ne s’autorise à aucune réjouissance d’être ; il rejette toute justification, et souffre de l’image que les autres lui renvoient dans le miroir qu’ils lui tendent. François est un personnage qui pâti d’une déficience de l’image de soi. C’est une âme fragile dans un corps en déréliction. C’est un être qui ne comprend pas le « sens de sa présence ici » . Depuis son premier roman Houellebecq s’est toujours fait le défenseur des opprimés, des sans-grades, des déclassés, des mort-nés. Comme Œdipe, dans la pièce de Sophocle, les personnages de Houellebecq ne vivent pas toujours sans justification, ni gratuitement. Ils souffrent, lancés dans une compétition narcissique, et souvent sans succès. C’est l’amour des « faibles » socialement, des naufragés, ceux que l’on n’a entouré ni d’amour ni de joie à la naissance et qui, dans le système libéral, sont les martyrs d’une logique du vainqueur. C’est Thanatos contre Eros, où tout est aspiré par la mort et la désolation. C’est l’amour de ceux qui ont été éjecté du cœur, exposés et abandonnés.

François est de ceux-là.

François souffre d’être un corps. Symboliquement il incarne le corps social, vieillissant, suicidaire, observant avec désespoir le sommet avant la chute ; concrètement son existence corporelle et à l’image de son existence sociale : guère satisfaisante. Sa vie est une accumulation de petits ennuis : la lourdeur du quotidien fait de panne de télévision ou d’Internet, de facture d’électricité à payer, de papiers administratifs. François essaye pourtant, mais jamais ne trouve la paix, la sérénité ; sa vie est une longue agonie. Dans le silence de sa solitude, il se demande ce qu’il sera dans dix ou vingt ans. Il imagine cette éventualité, alors qu’il pourrait recourir tout aussi facilement au suicide : « Je ne serais plus alors, (penses-t-il) qu’une juxtaposition d’organes en décomposition lente, et ma vie deviendrait une torture incessante, morne et sans joie, mesquine. » Cet état de décomposition de son corps, qui rejoint sur un autre mode le corps social, est celui de l’homme moderne, quitté de toute joie, de tout bonheur, plongé dans une inquiétante nuit solitaire, et dont la seule manifestation en ce qui concerne les organes, n’est que la douleur. François fait l’expérience de cette douleur chaque jour. Seule sa bite, qui ne lui procure cependant aucune jouissance, ne s’est « jamais manifesté à (sa) conscience par le biais de la douleur » .

Cette souffrance et cette solitude s’expriment exclusivement dans le corps du narrateur. Son désespoir se mue en un corps sec, vidé de tout élan vital, ne parvenant plus au plaisir, étant à peine « une source plausible de souffrances » . De nombreuses pages sont consacrées dans Soumission à la déchéance du corps, à la douleur physique, au cataclysme du temps sur nos fonctions complexes, à l’affaissement des chairs, à la perte de soi dans cette opération de destruction, à la grande tragédie d’être ce machin de chair et de sang.

Dans le monde de Houellebecq les corps sont tristes, la sexualité est mécanique, et si ça s’accouple, que ce soit à deux ou à plusieurs, c’est parce que le déterminisme biologique est encore très présent. François cumule les conquêtes sexuelles, notamment grâce à un site Internet d’escorts, qui, excepté une seule fois, ne lui donnent aucun vrai plaisir. Dans le monde de Houellebecq on est plongé dans un désert : désert des sentiments, désert du plaisir. La bite du narrateur est réduite à n’être qu’un « organe aussi efficace qu’insensible » . Les étudiantes se prostituent pour payer leurs études, sans états d’âme, professionnellement mais aussi très mécaniquement, et leurs corps sont réduits par le regard du narrateur qu’il leur porte à des orifices affectés à la fellation, la sodomie ou l’éjaculation tiède. Et si les érections ne faiblissent pas les corps en revanche se déchargent, les vases pour paraphraser Montaigne se vident, sans vigueur. Le corps est un moyen dans le monde de Houellebecq, un truc qui sert au plaisir, à la performance, au désir, à la perte de soi ; c’est un machin vide dédié à l’orgasme, ou à la souffrance, sans transcendance. Tout démange chez Houellebecq, tout fait mal. Tout est douleur, tout est pétri d’une souffrance languissante et, le corps, au même titre que l’homme contemporain, dans sa destruction progressive, se perd et se ruine. Cette sécheresse des corps, liée à la sécheresse des cœurs très certainement, notamment celui du narrateur qui ne semble plus trop vibrer dans sa poitrine, est à rapprocher du vide spirituel de ses personnages. François, à la différence de son auteur de prédilection Huysmans n’est pas hanté par le catholicisme, il est un homme perdu au milieu de l’immensité du monde, sans foi.

Le désert d’un monde sans spiritualité

Le monde de Houellebecq est déserté de toute transcendance, de toute divinité. Dieu n’est pas mort chez Houellebecq, Dieu n’a jamais été là. Dieu est le grand absent de la société occidentale divisée, en déclin, au bord du gouffre. Cette désertion de toute spiritualité est-elle la cause de la fin des valeurs traditionnelles, du désespoir généralisé, de la morbidité ambiante ? Même le parti islamiste Fraternité musulmane de Mohammed Ben Abes paraît vidé de sa spiritualité attendue. Un parti fondé sur l’ambition politique, la volonté de domination. On ne trouve rien d’halluciné dans ce parti musulman modéré. Il n’y a rien de radical dans ce parti musulman. Il est même prêt à donner plus de la moitié des ministères à la gauche, décidé toutefois à imposer du début à la fin de la scolarité un enseignement islamique. Prétendument humaniste, réunificateur, c’est un parti aux aspects très moyenâgeux que Houellebecq nous décrit, au fil des pages, lors de l’ascension irrésistible de son chef dans le nouveau paysage politique.

Dans le monde de Houellebecq le paysage politique est divisé. L’UMP et le PS sont en déclin, à la limite de la disparition. Le parti islamiste conduit par Mohammed Ben Abes et le Front national conduit par Marine Le Pen font d’emblée office de vainqueurs probables aux prochaines élections présidentielles de 2022. Un tableau de politique fiction d’une noirceur terrifiante ; une anticipation politique sur fond de peurs françaises ; un panorama anxiogène destiné à angoisser le lecteur. Le pays des droits de l’homme pourrait à l’avenir basculer dans le camp des extrêmes durs, sonnant le glas de notre idéal démocratique. Chronique d’une élection annoncée se déroulant sur fond de guerre civile, qui n’augure rien de réjouissant donc. Car dans le monde de Houellebecq les communautarismes montants font craindre le pire en matière de sécurité civile, et le déclenchement de l’état d’urgence n’est jamais très loin. Il n’y a aucune alternative possible à des partis extrémistes, qui ont pour desseins, de réduire le champ des libertés individuelles. Il n’y a aucune autre alternative non plus à l’économie de marché, aucun horizon au-delà du capitalisme libéral.

Dans le monde de Houellebecq les hommes sont divisés en trois catégories : les gagnants sur le terrain de la sexualité et de l’économie, les semi-gagnants sur le terrain de la sexualité ou de l’économie, et les complets perdants sur le terrain de la sexualité et de l’économie . Dans le monde de Houellebecq les femmes sont des objets de consommation, prises au piège d’une métaphysique de l’amour (1), qui n’est autre qu’une ruse de la raison, ce qui veut dire une affaire de déterminisme biologique. Un travail souterrain de la nature en vue de la procréation. Ce matérialisme absolu déserté de tout souffle spirituel, cette mécanique des organes conduite d’une main de fer par la mère nature laisse penser chez Houellebecq que chaque être est déterminé par sa biologie et par ses instincts. L’organisation sociale, comme l’espace politique, est ainsi déserté de tout idéal, de toute poésie, de toute hauteur, et seule la compétition narcissique, et la performance l’emportent sur l’être et l’amour. Même dans le monde musulman, les femmes demeurent des corps lascifs, dédiés à la séduction et au plaisir des hommes. Mais à l’inverse de l’occident, tout cela ne se passe pas dans l’espace public mais dans l’espace privé : « les riches saoudiennes se transformaient le soir en oiseaux de paradis, se paraient de guêpières, de soutiens gorges ajourés, de strings ornés de dentelles multicolores et de pierreries ; exactement l’inverse des Occidentales, classe et sexy pendant la journée parce que leur statut social était en jeu, qui s’affaissaient le soir en rentrant chez elles, abdiquant avec épuisement toute perspective de séduction, revêtant des tenues décontractées et informes. »

La décomposition du corps politique, sa déconfiture, se déroule sous nos yeux. L’UMP est au bord de la désintégration, le PS en mauvaise posture et, face à la menace qui rôde, les voilà contraints de s’habituer « à l’idée de gouverner ensemble » et de s’unir au parti musulman pour contrer le Front National. Dernier sursaut républicain et antifasciste. Tout s’effrite, tout s’écroule dans le monde de Houellebecq. La France est au bord du chaos politique, prise au piège d’un parti musulman qui se présente comme le seul rempart contre la peste brune, mais qui souhaite réformer le pays en profondeur, certes sans violence, surtout si l’on prend en considération le parti d’extrême droite agressif et raciste, débordant de haine qui est d’emblée considéré comme vainqueur aux élections de 2022 dû à cette masse de français qui veulent se protéger de la montée de l’Islam en France. Devant des leaders politiques traditionnels sans vision historique le leader du parti musulman est porteur d’un projet novateur pour un pays proche de l’asphyxie politique. Cette déconfiture est due à la fois à l’effondrement des valeurs, que les soixante-huitards ont longtemps piétinées au nom d’une liberté métaphysique dont ils ne comprenaient guère le sens, entraînant la fin de la morale traditionnelle, la fin du patriarcat, la fin de la famille, la société française ayant, depuis plus de quarante ans, souffert d’un manque de sacré, sacré que les soixante-huitards n’ont eu de cesse de démonter également, de laminer au nom des droits individuels de chacun, transformant peu à peu les droits de l’homme en droits de l’hommisme, et s’indignant désormais devant ces nouveaux réactionnaires de la politique, criant au fascisme ; indignés ces « ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues (étaient) réfugiés dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait sur le pays » .

Avec le retrait de la religion chrétienne au sein de l’espace publique, avec la laïcité et la fin de Dieu, avec l’achèvement de l’histoire comme récit historique commun, avec la fin d’une vision globale de l’avenir, le projet islamique, tel que Houellebecq l’imagine, n’aura « rien à voir avec un fondamentalisme islamique » mais réduira les chrétiens « à un statut de dhimmis », fera de la France une annexe de l’Arabie Saoudite, de l’Europe un mouroir des idées démocratiques. Dans le monde de Houellebecq le choc des civilisations touche à son apogée, le suicide de l’Occident est avéré, la fin de la démocratie est proche, le retour du religieux sous sa forme la plus barbare (aux yeux de l’occidental monogame, athée) est l’expression même des limites organiques de ses choix démocratiques. Dans le monde de Houellebecq les élites sont prises au piège de leur aveuglement et de leurs petites lâchetés (2) , ce qui a pour conséquence l’islamisation du pays.

L’Islam comme soumission

« […] et je lui dis : « J’irai à Rocamadour ». » Le personnage de Houellebecq, certainement inspiré par Huysmans, part en terres spirituelles, à la rencontre du Christ. Il se doit bien d’admettre que l’humanisme athée est un leurre, une vision de grand enfant, d’illuminé ou d’ambitieux qui veut se débarrasser de Dieu pour prendre sa place, se faisant « une haute idée de la liberté humaine, de la dignité humaine » . Cette position d’un athéisme humaniste est difficilement tenable pour Houellebecq, qui montre que, dans une société désertée par la religion, les fascismes ont de beaux jours devant eux, que le retrait de la foi transforme les nations en « nations mortes »(3) . Pendant que le narrateur part à la rencontre du christianisme, à Rocamadour, l’islamisation de la France se met en place. François vit d’ailleurs cette mutation sociale sans trop d’émotions, curieusement obsédé par sa thèse de fin d’études supérieures, et par J.K Huysmans dont il doit finir une édition de ses œuvres pour le catalogue de la pléiade. C’est donc de manière totalement désespéré et cynique que le narrateur observe, tranquillement, l’implantation de l’Islam en terres françaises.

Il sera même initié à cette religion, dont il ne connait pas grand-chose, par Robert Rediger, qui est marié à trois femmes, dont une de quinze ans, et consomme de l’alcool – du Meursault. Étymologiquement le mot Islam veut dire « Soumission » mais aussi « reddition », « résignation », « allégeance » à Dieu. Houellebecq ne fait pas dans son roman une exégèse du Coran ; il ne souligne pas non plus la variation des sens du mot Islam. Il fait une exposition scolaire et dogmatique des grands principes du livre sacré et de la loi coranique. Il met également l’accent sur la soumission à Dieu. Rien d’étonnant, tout dans le monde de Houellebecq est sous le joug de la soumission. Les êtres vivants sont soumis aux lois déterministes de la nature ; les religieux sont soumis à Dieu ; les femmes sont soumises aux hommes ; les élites sont soumises à leur aveuglement, et ainsi complices du désastre européen. Tout n’est donc que soumission, et toute soumission qui dure conduit bien évidemment à la dépression, s’il n’y a aucune autonomie dans nos actions, dans le respect des lois et des règles auxquelles nous nous plions.

Tout a également des accents de prophétie dans les romans de Houellebecq : « l’Islam était appelé à dominer le monde » , et tout cela se passera de manière assez mécanique, suite à la violence du XXème siècle, la négation de toute loi morale, la déliquescence des élites, et la mort de l’Europe(4) . Si les hommes se battent réellement, c’est au nom de grandes questions métaphysiques. Il est vrai que les matérialistes les plus intégraux ont toujours crû en leur bonne étoile. Il n’y a pas d’existence possible sans un minimum de croyance, ou au moins de superstition. « Newton croyait en Dieu, […] Einstein n’était pas davantage athée » . Difficile de dire si Houellebecq prend le contre-pied de sa vision scientiste, mécaniste et athée qui a façonnée tous ses romans jusqu’ici, tant il a du mal à montrer que cette considération des choses serait fausse.

Par la bouche de son personnage Rediger, Houellebecq dresse un portrait de l’Islam, polygame, dure, organisée de manière très méthodique, mais il en fait également une respiration, un « poème mystique de louange […] au Créateur, et de soumission à ses lois » . Il y a évidement quelque chose de très pervers, de très tordu dans ces explications : continuant de penser que toute foi est une forme de soumission de l’homme à un divin autoritaire, il soumet le Coran à une vision unique, la sienne, déguisée par le truchement du dialogue, celle d’un pur état de résignation face à la folie du croyant, à la violence du patriarcat, et à la barbarie d’un texte sacré. Pour autant il n’y a pas d’islamophobie chez Houellebecq , je pense surtout que l’écrivain pessimiste est un auteur envers et contre tout. Le Coran n’aura évidemment pas échappé à son doute angoissé.

Houellebecq ou l’habile manigance littéraire

La littérature de Houellebecq suinte. Elle suinte les affres de la fin de partie ; c’est une cartographie de la décadence, c’est une poétique du néant, une aspiration au pire ; c’est une littérature qu’on croirait presque fascinée par la chute de l’Occident. C’est un état des lieux. Un dépôt de bilan. Un constat d’échec. C’est une annonce renouvelée et définitive à chaque roman de la fin du monde. C’est une littérature catastrophe. La littérature de Houellebecq c’est l’ultime combat avant l’extinction finale, – et Soumission me semble en être l’expression la plus aboutie. La littérature de Houellebecq c’est une littérature sans concession et sans psychologisme. Une étude sociologique froide et sans appel de nos sociétés capitalistes libérales de ces cinquante dernières années ; c’est une peinture au vitriol de nos petites lâchetés, de nos petites bassesses, de nos vices.

Ce n’est pas une grande littérature, au sens académique du terme. On a souvent dénoncé à raison le style de Houellebecq, pour son absence de qualité particulière, fait de facilités, de techniques journalistiques, de didactisme, son réalisme forcené, son subjectivisme maladif, sa misanthropie. Sûrement est-ce la raison pour laquelle on refuse de le ranger Houellebecq parmi les grands de la littérature, comme Beckett, Cioran, Thomas Bernhard (5), pour autant ne nous contentons pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, ce serait ne pas de voir dans quelle encre cet écrivain trempe sa plume.

Il faut bien l’admettre Houellebecq est de cette race d’auteurs qui bouleversent les codes et les conventions (6) ; il amène la littérature sur un terrain de la noirceur outrancière, la peinture d’une contemporanéité en totale déperdition. Il faut bien le dire, aucun auteur contemporain n’a osé approcher d’aussi près le mal de l’époque, n’a su décrire avec une telle justesse une période aussi troublée. L’encre de cette littérature est une encre chargée d’acide sulfurique ; elle lève le voile sur nos refoulés ; elle exprime sans détours ce qu’il en est des failles de notre conscience collective ; elle produit une littérature dangereuse, une littérature dérangeante, qui exaspère par ses défauts et ses excès, surtout parce qu’elle montre ce qu’il y a de plus noir en l’homme, notre part d’ombre ; elle exaspère, car elle exprime la détresse de notre civilisation. C’est une œuvre de la grande maladie de nos sociétés libérales, de la fin de l’Europe, du dernier homme. Et en ce sens elle est novatrice ; c’est une littérature de la mauvaise santé...

C’est sa grande force, mais aussi, bien évidemment, sa terrible faiblesse. Car c’est très probablement une qualité à double tranchant. La littérature de Houellebecq c’est une littérature de la mauvaise conscience de l’homme occidentale. C’est une littérature de la conscience malheureuse. C’est le miroir de sa chute finale, de son trépas métaphysique, de son trépas religieux, de son trépas politique. C’est une littérature de la terreur. Une littérature en forme d’inventaire avant fermeture définitive. C’est une littérature du dernier homme, au sens de Nietzsche, de l’homme réactif, du nihiliste négatif, de l’homme malade de la vie, fiévreux, qui dit un grand « Non » à tout ce qui est ; c’est une littérature du ressentiment. Une littérature-miroir, sans appel, de la nostalgie mélancolique, qui regrette les temps anciens, les hautes valeurs, la grande morale, les mondes verticaux. Si elle exaspère encore ça n’est pas seulement parce que c’est une littérature de la grande maladie occidentale, c’est parce que c’est une littérature malade, malade de ses peurs, de ses fièvres, de ses fantômes.

C’est une littérature tragique, mais qui ne joue pas le jeu du tragique ; ce n’est pas une littérature qui n’espère rien, comme le ferait l’homme tragique, c’est une littérature qui veut détruire l’espoir. C’est une littérature animée d’une volonté morbide. C’est une littérature moraliste qui désire tracer clairement la ligne entre le Bien et le Mal, mais sans savoir véritablement par quel moyen procéder, pris au piège de son propre désespoir. C’est une littérature qui aime l’ordre et la logique, – tout est pensé et organisé selon le principe du bien et du mal. La vie selon Houellebecq est régie par les lois de la nature, elle est soumise au joug du déterminisme de l’élan vital ; elle est écrasée par les principes déterministes des règles de la sélection naturelle, du principe de la reproduction, des lois de la nature. C’est un homme coincé entre une vision cartésienne et scientiste du monde et de l’économie, et une conception morale de l’homme. Il y a un refus catégorique de la vie. Une haine se soi en qui se traduit par une vision pessimiste de la vie, une urgence poétique. Une tentative de rester vivant. De condamner les hommes pour leur faute originelle. Il y a aussi, je dirai, quelque chose de désespéré chez Houellebecq. Il y a ce désespoir, cette noirceur de l’écrivain qui se trouve incapable de saisir ce je-ne-sais-quoi ce presque-rien de l’existence. Il y a dans sa littérature cette impossibilité pour lui d’être en phase avec ce qui est. Il y a une horreur du sens ultime de l’existence. Il y a une peur de vivre. Et tout cela se traduit pas un sens aiguisé du combat, de la survie en zone hostile, d’un sentiment d’isolement et de frayeur face au monde (7).

Pas de place à l’événement dans le monde de Houellebecq. L’homme lui-même est un facteur des lois déterministes de la nature, que l’économie capitaliste reproduit à merveille, et toute la société occidentale semble se calquer sur ces règles invariables et aveugles (8) . L’avenir de nos sociétés est la dépression ; et le seul remède au mal est un mal plus grand encore : le retour du refoulé, donc du religieux, sous sa forme la plus ancestrale, un Islam qui ferait reculer les droits et les libertés individuelles.

La structure même de cette littérature est la paranoïa, mêlée au besoin d’en finir, avec ses personnages, avec lui-même. Pas de place pour la tendresse dans cette littérature-là, ni même de place pour la joie. Tout est souffrance, solitude, catacombes, désespoir, soumission (9). Tout est soumis à une conception cartésienne et déterministe. Rien n’échappera au rouleau compresseur d’une vérité comme certitude. Tout est inéluctable, notamment la fin.

La littérature de Houellebecq est une littérature fin de siècle ; une littérature d’un monde à bout de souffle, et en ce sens, on peut bien dire qu’il a eu le génie de capter cet épuisement généralisé. Ça n’est pas une littérature éveillée. C’est une littérature qui protège et prolonge le grand sommeil des peuples. C’est une littérature mortifère, sans espoir de hauteur. C’est une littérature du petit homme. Et Soumission n’échappe pas à la règle. En ce sens d’ailleurs, il fait partie des meilleurs romans de l’auteur, car à la suite des deux premiers, il essaye de capter une peur première chez son lecteur : le fantasme de la disparition, le fantasme du désastre définitif.

C’est une littérature du vice, de la maladie, de la déchéance, du vide. Houellebecq a pris le tournant du XXIème siècle, mais en gardant son regard de fin de siècle. Sûrement a-t-il grandement raison dans ses analyses politiques et sociétales de nos démocraties à bout de souffle ; il ne leur apporte néanmoins aucun remède. Sa littérature les achève même, selon une habile manigance littéraire qui est le dépressionnisme autorisée à toutes les pages. La fausse dénonciation, qui rejoint facilement la fascination du pire (10) , n’est en réalité qu’une littérature sans nuances, une littérature nihiliste sous couvert de dénonciation du nihilisme. À force de persister à regarder le soleil noir de la dépression, cette littérature, pour reprendre la formule de Nietzsche (11) , a fini par devenir ce soleil noir de la dépression, sans partage, sans recul. Qu’est-ce qui est dit de l’individu dans ce roman ? Que retient-on de la marche de l’histoire ? Y a-t-il une autre forme de bonheur que la jouissance du symptôme et la soumission aux lois mécanistes de la nature ? Houellebecq a exploré avec finesse et intelligence les territoires obscurs de la dépression, et en ce sens son œuvre fera date, il a tiré la leçon de notre conception libérale et individualiste de la seconde partie du XXème siècle, et ses visions sont justes, mais il se garde bien de prendre la moindre hauteur. Il est un moraliste intrinsèque, il recherche à prolonger la mauvaise conscience de l’homme occidentale, mais il ne fournit aucune piste de sortie. Pourquoi le ferait-il du reste ? Est-ce bien son travail ? Soumission est dans la suite logique des autres, une longue et douloureuse plainte, un chant de l’irréversible fatigue, une agonie de fin de siècle, qui a le courage de regarder les choses en face, mais pas le courage de les dépasser. C’est par cette autre habile manigance que l’œuvre Houellebecq prétend faire l’inventaire de notre Occident en fin de vie, et fermer la porte à double tour en quittant les lieux.

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1.Voir à ce propos Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Suppléments, ch. XLIV.

2. D’un côté on fait politiquement monter le Front National, de l’autre le narrateur François croise des cadavres, entend au loin des fusillades, sans que la presse ne relaye l’information pour éviter d’offrir plus de voix au Front National.

3. « Sans la chrétienneté, les nations européennes n’étaient plus que des corps sans âme, – des zombies », Ibid, p. 255.

4. Voir à ce propos des dialogues du personnage de Robert Rediger, pp. 244 sq.

5. Je me range dans cette catégorie. Il demeurera malgré tout une œuvre mineure, on ne fait pas de grande œuvre avec de la bile.

6.S’inscrivant, mais de manière beaucoup moins intéressante, moins puissante à mes yeux, dans la lignée de Céline ou de Bloy.

7. On retrouve cette problématique dès son premier ouvrage H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie, Paris, Le Rocher, 1991.

8.Il suffit de voir par exemple comment Houellebecq imagine que les femmes occidentales accepteront sans réagir les nouvelles lois polygames dans sa France de demain : « Celles qui étaient suffisamment jolies pour éveiller le désir d’un époux riche avaient au fond la possibilité de rester des enfants pratiquement toute leur vie. Peu après être sorties de l’enfance elles devenaient elles-mêmes mères, et replongeaient dans l’univers enfantin. Leurs enfants grandissaient, puis elles devenaient grands-mères, et leur vie se passait ainsi ».

9. « Sommet du bonheur humain » dans l’Islam, cf. (S), p. 260. Houellebecq par le truchement de son personnage Rediger reprend le roman d’Histoire d’O afin de démontrer que le bonheur absolu de la femme est de se retrouver soumise à l’homme, puis l’Islam pour souligner que le bonheur absolu de l’homme est d’être soumis à Dieu.

10. Pour reprendre l’expression de Florian Zeller.

11. « Quiconque combat des monstres devrait veiller à ne pas devenir lui-même un monstre. Et quand on regarde au fond des abysses, les abysses vous regardent aussi. » Frédéric Nietzsche.



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Commentaires de l'article
Michel Houellebecq, précis de décomposition
1er février 2015 - 17h40 - Posté par sadeche

L’écriture stylistique de ce livre confirme l’absence de style de Houellebecq .

Le discours de Houellebecq , prend aussi la forme d’emprunts à de véritables textes de leur domaine comme des slogans publicitaires ou des modes d’emploi pseudo-scientifique.



Michel Houellebecq, précis de décomposition
1er février 2015 - 18h28

Mais même avec sa foi chrétienne, Huysmans est-il vraiment plus optimiste qu’Houellebecq ? Après la lecture de "Soumission", je me suis forcé à lire un livre d’Huysmans "En route" et je me suis dit que vouloir publier un tel auteur à la Pléiade était bien une forme masquée d’islamophobie !
Ceci dit félicitation pour cette critique du livre et de l’auteur.



Michel Houellebecq, précis de décomposition
2 février 2015 - 13h19 - Posté par V13

Ce qui est, si on veut, au choix, amusant ou significatif, c’est que l’expression "précis de décomposition" est elle même due à un écrivain réactionnaire (comme tous les partisans d’une "nature humaine", surtout "mauvaise") et même un peu plus : Cioran, avant de prudemment gagner Paris, fit partie de la Légion roumaine, bref d’un mouvement fasciste et antisémite. On peut lire à ce sujet le Journal de Mihail Sebastian.



Michel Houellebecq, précis de décomposition
2 février 2015 - 18h40 - Posté par

""" La littérature de Houellebecq est une littérature fin de siècle ; une littérature d’un monde à bout de souffle, et en ce sens, on peut bien dire qu’il a eu le génie de capter cet épuisement généralisé. Ça n’est pas une littérature éveillée. C’est une littérature qui protège et prolonge le grand sommeil des peuples. ""

jugement de valeur,c ’est pas l’impression que j’en ai .
dommage de faire passer un discours politique sous couvert d’analyse de texte.





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