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"L’Italie et ses crimes : un mausolée pour Graziani", par Olivier Favier.
de : Olivier FAVIER
jeudi 27 décembre 2012 - 07h28 - Signaler aux modérateurs
1 commentaire

Affile est une commune de 1 500 habitants à 70 km au sud-est de Rome. Dans ce village, le 11 août dernier, le maire a inauguré un mausolée au maréchal Rodolfo Graziani. Son corps repose au cimetière communal, depuis sa mort en 1955. Le monument a coûté à la région du Latium la somme de 230 000 euros(1), officiellement destinés à l’entretien du parc de Radimonte et à l’érection d’un monument “au soldat”. Nulle part, dans la demande présentée par le maire, le nom du dit “soldat” n’a été précisé, et le terme a été entendu par les autorités compétentes dans un sens générique. À ceux qui ont cru à une mauvaise plaisanterie, le maire a répondu clairement : « À Affile, quand on dit “le soldat”, on ne veut rien dire d’autre que Graziani »(2). Les dites autorités, il est vrai, n’ont pas été très vigilantes. En mai, le même maire avait inauguré un buste en bronze de Giorgio Almirante, sur la place du même nom. Il remplaçait un buste en marbre, précédemment détérioré.

Deux « petits Républicains ».

Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante ont plusieurs points communs. Le premier a été le président d’honneur du MSI, que le second a cofondé en 1946 et dirigé de 1947 à 1949 puis de 1969 à 1987. Le MSI, Mouvement Social Italien, a un nom qui sonne un peu comme RSI, République Sociale Italienne, et ce n’est pas le fruit du hasard. La RSI, mieux connue sous le nom de République de Salò, est le petit régime(3) fasciste et fantoche, parce qu’à la solde du puissant allié nazi, qui a fait régner la terreur en Italie du nord, de 1943 à 1945. Le MSI, dit-on dans les milieux autorisés, peut aussi se lire comme Mussolini Sempre Immortale. Mussolini Toujours Immortel.

Avant que d’être les flambeaux du néofascisme(4), Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante ont combattu dans la dite RSI, le premier comme Ministre de la défense puis des Forces armées, le second comme officier puis chef de cabinet du MiniCulPop, le Ministre de la culture populaire.

Du 25 avril 1945, jour de la mort de Benito Mussolini, à l’automne 1946, Giorgio Almirante choisit la clandestinité. Il reçoit l’aide d’un ami juif de sa famille, qu’il a sauvé de la déportation. La République de Salò a joué dans la Shoah un rôle actif, essentiel, comme dans la chasse aux partisans. En 1971, L’Unità publie la reproduction d’une affiche de mai 1944, signée de Giorgio Almirante, justement. Cette affiche donne localement la consigne de fusiller dans le dos les sbandati -les réfractaires à la conscription- qui ne se seraient pas promptement rendus ou seraient trouvés les armes à la main. Un mois plus tard, dans le même secteur, 83 mineurs ont été passés par les armes.

Sa vie durant, Giorgio Almirante cultive les contradictions. En 1984, il va se recueillir, rue des “Boutiques obscures”, sur le cercueil « d’un homme extrêmement honnête », le secrétaire général du Parti communiste italien, Enrico Berlinguer. Celui qui pleure ce jour-là est le même qui a salué en 1973 le coup d’état d’Augusto Pinochet, et avec lui la mort de Salvador Allende. Le même encore qui, en 1972, aide un terroriste d’extrême-droite à échapper à la justice, alors qu’il est impliqué dans la mort de trois carabiniers.

Giorgio Almirante meurt en 1988. Douze ans plus tard, on crée un prix à son nom : il récompense la meilleure œuvre de dramaturgie italienne.

En 1945, Rodolfo Graziani est lui bien trop célèbre pour se fondre dans le paysage. Il se rend aux alliés le 29 avril à Milan, est incarcéré un mois à Rome avant d’être envoyé en Algérie. Il est de retour dans une prison italienne, à Procida, en février 1946. Durant cette période, il écrit trois livres. Il est tenu à l’écart de la généreuse amnistie de juin 1946, ordonnée par Palmiro Togliatti, Ministre de la Justice et Secrétaire général du Parti communiste, ancien bras droit de Staline à Moscou. Rodolfo Graziani est jugé en deux fois par la justice italienne, d’octobre 1948 à février 1949, puis de février à mai 1950. Il est finalement condamné à 19 années de prison, pour le seul fait de collaboration avec l’ennemi. Remise de peine oblige, il est libéré en août.

Deux « savants racistes italiens ».

Avant la guerre, Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante sont parmi les 320 signataires -intellectuels et politiques- qui soutiennent le Manifeste des savants racistes italiens, connu sous le nom de Manifeste de la race. Rédigé principalement par Mussolini, il est d’abord signé par dix universitaires du régime, publié dans Il giornale d’Italia le 15 juillet 1938, puis, nouvelles signatures à l’appui, dans La difesa de la razza, une revue du régime créée pour l’occasion. En septembre, Giorgio Almirante en devient le secrétaire de rédaction(5). Ce manifeste est le coup d’envoi de la politique raciale du régime, mise en place à l’automne 1938(6). Mais la pratique est déjà bien présente, avec la « pacification » libyenne et la guerre d’Éthiopie.

En cette année de grand tournant des persécutions -les Lois raciales italiennes précédent de peu la Nuit de cristal- Giorgio Almirante n’est qu’un journaliste et militant fasciste de 24 ans, très prometteur bien sûr. Rodolfo Graziani, lui, est maréchal depuis deux ans. Quelques mois plus tôt, il a atteint le sommet de sa carrière coloniale par un titre éphémère de Vice-Roi d’Éthiopie, dédaigneusement cédé par Pietro Badoglio(7). Ce dernier, qu’il n’aime pas, devient son supérieur hiérarchique direct en 1939. Graziani est alors chef d’état major de l’armée d’un Badoglio chef d’état major général. L’un veut la guerre, l’autre la sait perdue d’avance. À l’été 1943, Badoglio fait arrêter Mussolini et Graziani échappe de peu à la prison. Le 8 septembre, l’armistice est signé. En octobre, Badoglio et le gouvernement officiel sont rangés du côté des alliés.

Boucher double.

À l’instar de nombre de militaires de l’époque -et cela vaut bien entendu pour la France-, c’est une carrière africaine qui a mené Rodolfo Graziani aux avant-postes de la politique nationale. Une carrière commencée en 1908 en Érythrée, poursuivie avec la guerre italo-turque de 1911-1912, qui voit l’Italie s’emparer de la Libye et se livrer, au passage, au premier bombardement aérien de l’Histoire. Pendant la Grande Guerre, Rodolfo Graziani combat en Europe, devient, en 1918, à l’âge de 36 ans, le plus jeune colonel d’Italie. Secrètement condamné à mort durant le Biennio Rosso, ces deux années d’agitation révolutionnaire, il reprend du service en 1921, un an avant l’arrivée du fascisme. On l’envoie affermir les positions italiennes en Tripolitaine puis en Cyrénaïque. Ses méthodes sont brutales : il use de colonnes mobiles depuis longtemps éprouvées par l’armée coloniale française, crée des camps de concentration. En 1931, il finit par faire pendre, devant une foule médusée, un grand chef de guerre de 69 ans, Omar Al Mokhtar. Pour venir à bout des rebelles, il les contraint à vivre dans le désert, derrière un mur de barbelés. On estime à 100 000 morts, sur une population de 800 000, les pertes occasionnées par l’occupation italienne en Libye sur cette période, dont 40 000 dans les camps : ces proportions sont proches de celles d’un génocide. Quant à Graziani lui-même, son rôle dans le Fezzan lui vaut une première fois le surnom de « boucher »(8).

Durant la guerre d’Éthiopie, il commande l’offensive sud, depuis la Somalie. Il est le premier à ordonner des bombardements aux gaz -dont l’usage ne sera reconnu par le ministre de la défense italien qu’en 1996. Devenu vice-roi, il est victime d’un attentat le 19 février 1937 dont il ressort grièvement blessé. Dans Addis-Abeba, ce sont trois jours de représailles sauvages qui font autour de 4 000 morts. En mars, Rodolfo Graziani s’en prend aux « chanteurs ambulants, aux clairvoyants et aux sorciers », perçus comme des « perturbateurs de l’ordre public ». Nombre d’entre eux sont arrêtés ou exécutés(9). Le 19 mai, il ordonne l’éradication de l’élite du clergé éthiopien à Debré Libanos. Le massacre s’étend de nouveau sur trois jours et fait quelques 500 morts. À la suite de ses méfaits, le maréchal Graziani est surnommé le « boucher d’Éthiopie ». En 1959, un obélisque est dressé dans le centre d’Addis-Abeba en souvenir de ses massacres. Hors des frontières, aucune des plaintes soumises par l’Éthiopie à l’ONU après-guerre ne donne lieu à des enquêtes. L’Italie et le Royaume-Uni bloquent toute procédure(10).

Signe des temps sans doute, mais l’indignation soulevée en août 2012 par l’érection du mausolée -en Espagne sur El Pais, en Grande-Bretagne à la BBC et sur le Daily Telegraph, aux États-Unis sur le New York Times- n’a pas seulement porté sur le rôle joué par Rodolfo Graziani durant la république de Salò. Dans un monde où l’on se met parfois à penser que la mort d’un homme noir vaut bien celle d’un homme blanc, ces deux années européennes apparaissent naturellement comme la dernière étape d’un parcours obstinément mortifère.

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’Italie a réagi si tardivement. Elle n’a jamais fait ses comptes avec le fascisme et encore moins avec son passé colonial, qui dans le parcours Rodolfo Graziani disent à peu près tout de leur nature profonde. La véritable mobilisation, menée par l’ANPI -association nationale des partisans d’Italie- ainsi que par le collectif littéraire Wu Ming(11), n’a été accompagnée d’articles sur les grands quotidiens qu’avec un mois et demi de retard, fin septembre.

Entre temps, des graffitis ont été laissés par des révoltés anonymes, puis en novembre des silhouettes en papier découpé ont été apposés sur ces murs, où sont énumérés les crimes du Rodolfo Graziani. Ces gestes salutaires ont été parfois décrits dans la presse comme des actes de vandalisme ou de terrorisme. On a fait état d’enquêtes policières, fructueuses semble-t-il. Une fois de plus, on a confondu justice et légalité.

Ce n’est peut-être pas un hasard non plus si la France a pratiquement fait silence sur cette histoire(12). Le parcours colonial de Rodolfo Graziani possède ici certains équivalents de taille, eux aussi honorés. Cette indifférence toutefois appelle une conclusion, qu’on espère provisoire : dans cet énième accrochage mémoriel, les enfants de Salò ont gagné.

Source de l’original ici sur "Dormira Jamais"

Pour aller plus loin :

En plus des liens indiqués en note, voir sur ce site les rubriques L’Italie derrière la mémoire et À l’Ouest d’Aden. En italien, on lira avec profit le livre d’Angelo Del Boca, Italiani, brava gente ?, Neri Pozza, Vicenza, 2005. En italien, un entretien de l’africaniste italien Alessandro Triulzi sur La Repubblica, daté du 5 octobre 2012. Il est aussi l’un des fondateurs et le président de l’Archivio Memorie Migranti. En italien, un article du grand journaliste Gian Antonio Stella, sur Il Corriere della sera, du 30 septembre 2012, sur les crimes coloniaux de Graziani. Toujours en italien, par l’historien Alessandro Portelli, excellent analyste du révisionnisme à l’italienne, le compte-rendu de la journée de manifestation du 13 novembre, à Affile.

Et pour finir, parlons français.

De l’aveu même du maire de la ville, et non 127 000 comme on le lit ici et là. Voir “Metro”, interview de Sergio Rizza, 04/09/2012. [tous les liens ont été consultés le 21/12/2012] [↩] Ibid. [↩] On surnomme ses partisans les Repubblichini -et non les Repubblicani- autrement dit les “petits” Républicains. [↩] Rappelons que l’actuel président de la Chambre des députés à Rome, Gianfranco Fini, a été le dernier secrétaire général du MSI “historique” de 1987 à 1995. [↩] Voir Patria Indipendente du 21/01/2007. [↩] Sur cette question longtemps sous-estimée (elle est tout simplement passée sous silence dans la discutable Histoire de l’Italie du Risorgimento à nos jours du journaliste et diplomate Sergio Romano), voir Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007 et notre entretien avec l’auteure et l’écrivain Aldo Zargani “Mémoire littéraire, mémoire historique, entretien croisé sur l’Italie des lois raciales (1938-1945)”. [↩] Lui aussi signataire du Manifeste de la race en 1938, Pietro Badoglio a les honneurs d’un musée dans une petite commune du Piémont, rebaptisée à son nom. Pendant la guerre d’Éthiopie, il est l’ordonnateur de quelques 65 bombardements à l’Ypérite sur le front nord. Après la guerre, il est inclus dans la liste des criminels de guerre déposée par Addis à l’Onu. [↩] Voir sur ce site “Libye et Italie, une curieuse idylle postcoloniale”. [↩] Voir Anne Bolay, « Les poètes-musiciens éthiopiens (azmari) et leurs constructions identitaires », Cahiers d’études africaines, 176 | 2004, et Renato Sarti, Mai morti (Debré Libanos), traduit par Ève Duca. [↩] Voir sur ce site “La guerre d’Éthiopie, un inconscient italien.” [↩] Voir en particulier le dialogue très instructif entre Wu Ming 2 et Giuliano Santoro traduit pour Article 11 par Serge Quadruppani le 10 décembre 2012. L’ANPI a porté plainte contre le maire d’Affile le 20/09/12 pour apologie du fascisme. [↩] Saluons le communiqué de RFI, le 17 août. Voir aussi court reportage d’Arte en date du 31/10/2012. [↩]



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Commentaires de l'article
"L’Italie et ses crimes : un mausolée pour Graziani", par Olivier Favier.
27 décembre 2012 - 07h36

En complément, lire également cet autre article d’Olivier Favier sur fascisme et colonialisme en Italie - l ’Ethiopie :

"Avec Mario Roatta, Rodolfo Graziani est le plus grand criminel italien de la seconde guerre mondiale. De 1943 à 1945, il a été Ministre de la défense puis des Forces armées de la République Sociale Italienne, inféodée aux nazis. En 1948, il a été condamné à 19 ans de prison et libéré quelques mois plus tard. Président d’honneur du parti néofasciste MSI, il est mort chez lui, à Rome, en 1955.
Depuis octobre, les réactions à gauche se sont multipliées, exigeant la destruction du monument. Aujourd’hui Rodolfo Graziani n’est plus seulement perçu comme un chantre du “nazifascisme”. On rappelle aussi son action en Libye et en Éthiopie : elle lui a valu par deux fois le surnom de “boucher”.

http://dormirajamais.org/ethiopie/






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